Elle l’a déjà utilisé «quelques fois » pour se défendre, dit-elle. Quand elle parle de son quotidien, son regard fâché crie sa douleur. La jeune femme a dû quitter le domicile parental quand elle était adolescente à cause de sa sexualité. « J’avais 14 ans, raconte Janice. Mes sœurs avaient des copains mais moi, je n’en voulais pas. J’ai dit un jour à ma mère que je ‘aurai pas d’enfants car j’étais différente. Elle ne l’a pas accepté ».

A l’époque, Janice se réfugie chez une amie. « Quand j’ai quitté ma famille, ça allait plutôt bien jusqu’au jour où je me suis retrouvée seule dans la rue, ajoute-t-elle. Je suis partie de chez mon amie quand j’avais 17 ans. Là, c’était l’enfer car je ne pouvais pas aller vers les gens et leur dire que j’étais lesbienne. Les Jamaïcains sont totalement contre l’homosexualité».

En Jamaïque, la sodomie est un crime punissable de 10 ans de prison. Les actes sexuels entre deux femmes ne sont en revanche pas mentionnés dans de loi et sont donc légaux. Mais ils ne sont guère plus tolérés par la population. Parallèlement, le taux de criminalité explose dans l’île des Caraïbes. Plus de 1440 personnes y ont été tuées depuis début 2007 et le pays pourrait dépasser son record de 2005, lorsque près de 1700 homicides avaient été recensés.

Dans ce contexte, les actes de violence contre les homosexuels se produisent régulièrement. En 2004, Brian Williamson, un activiste gay de 59 ans, a été brutalement assassiné de 70 coups de couteau. L’auteur du crime, un homme de 25 ans, purge actuellement une peine de prison à vie pour ce meurtre dont le motif reste officiellement le vol. Les amis de M. Williamson sont toutefois convaincus que celui-ci a payé de sa vie pour avoir osé afficher son homosexualité.

Toujours en 2004, un adolescent homosexuel a survécu à un lynchage commandité par son propre père. Le 1er décembre 2005, Lenford Harvey, un gay qui avait créé une association pour lutter contre la propagation du virus du Sida en Jamaïque, a été abattu d’une balle dans la tête. Au mois d’avril de cette année, un travesti a été battu en plein jour par la foule alors qu’il attendait le bus dans le centre de Falmouth, une ville à l’ouest de l’île. Janice raconte une histoire similaire. « Un jour j’ai rencontré une fille que je connaissais à un arrêt de bus. Nous étions en train de discuter lorsque deux hommes se sont approchés et m’ont traité de lesbienne. Ils amaient bien la fille et m’on battu pour avoir parlé avec elle ».

L’apparence de Janice trahit son orientation sexuelle. La jeune femme a un air de garçon manqué qu’elle souligne par des cheveux coupés très courts, un ample t-shirt blanc, des jeans droits mais légèrement baggy, une paire de Reebok blanches et une grosse croix en argent qu’elle porte autour du cou. « Pour survivre en Jamaïque lorsque vous êtes gay, vous devez connaître le but de votre vie et ce à quoi vous tendez, dit-elle de sa voix rauque. J’espère qu’un jour, je n’aurai plus à cacher ma sexualité et que je pourrai être qui je suis. Mais je dois me battre pour obtenir ce droit. Le combat est difficile. Ici en Jamaïque, quand vous êtes gay, vous n’avez aucun droit ».

Garymary, 26 ans, est gay. Employé du ministère de la santé, ce jeune homme élancé travaille avec les défavorisés pour combattre le virus du Sida. Il explique ne pas vouloir cacher son orientation sexuelle mais n’en parle ouvertement que dans les milieux homosexuels. « Etre gay en Jamaïque est un risque, dit-il. Des hommes me traitent de « Battyman » (n.d.l.r. : mot péjoratif pour qualifier les homosexuels en Jamaïque). Je suis différent et parle différemment. Je marche avec un certain balancement. Ils me regardent comme si j’étais bizarre. Mais j’essaie de ne pas penser à ce qu’ils pensent. Je veux être moi-même ».

Dans la petite pièce sans fenêtres des hauts de Kingston, Janice dit rêver de pouvoir marcher un jour librement dans la rue et affirmer sa sexualité : « Chacun d’entre nous a le droit de vivre sa vie comme il l’entend, déclare-t-elle avec son regard triste. Vous devez pouvoir vivre ce que vous ressentez. Nous n’avons pas choisi d’être gays. Nous sommes nés comme ça. » Elle glisse avec pudeur vouloir devenir styliste et mannequin gay : « Si je le pouvais, je dessinerais des habits d’homme et les porterais».