Difficile de parler de l’Iran. Sa rencontre bouleverse. Les paysages, les iraniens, les iraniennes surtout, et le passé que l’on croise sans cesse ne laissent pas indemne. Curieuse expérience que de se plonger dans un pays totalitaire dont on ignore tout de la langue. Récit d’un voyage initiatique de trois semaines…

Les monuments aux morts sont aussi laids en Iran qu’en France. Les martyrs sont partout en photos (avec Khomeyni). Mais surtout, les survivants sont omniprésents : mendiants borgnes, sans main ou sans pied. La guerre contre l’Irak n’est pas loin. André Glucksman parle en ce moment de La troisième mort de Dieu (Nils Edition), à Verdun entre 1914 et 1918, lorsque les chrétiens allemands et français se livrèrent à la plus grande boucherie de l’histoire, après deux mille ans de civilisation chrétienne. Allah aussi est mort, il y a quelques années, quelque part entre l’Iran et l’Irak… Et mille ans avant Jésus Christ, Zarathoustra parlait déjà en Perse du libre arbitre de l’Homme et du choix qu’Il doit faire de la voix qu’Il doit suivre…

Les femmes en noir sont forcément marquantes. Parfois, le regard même est grillagé. La transformation a lieu dans l’avion : les iranienne qui vivent en Europe, maquillées, en jeans et en manches courtes, quittent leur place à l’annonce de la descente sur Téhéran : elles se rassoient enveloppées de noir. Elles disparaissent. Pour les hommes, pas de short, pas de manches courtes : les contraintes sont plus légères.

Il y a, dans cette violence ordinaire, tout le mépris de la femme que la religion et la culture entretiennent avec une hypocrisie tenace. Les rencontres, terriblement émouvantes, avec quelques iraniennes francophones (à Ispahan) remettront les pendules à l’heure : le pire n’est pas le voile. Les femmes s’y sont habituées, comme nous le sommes au jeans : à chacun son uniforme… Non, le pire réside dans les contraintes ordinaires de la vie quotidienne : pas de sortie seule dans la rue, pas le droit d’aller seule au cinéma, au restaurant, pas le droit de penser, pas le droit de s’opposer au mari auquel elles devront obéir toute leur vie…

Le ras-le-bol des femmes est très perceptible. A Téhéran, le voile remonte petit à petit et les cheveux commencent à être visibles. Il y a cinq ans, une telle « provocation » était « normalement » sanctionnée : la femme était battue. Les voiles remontent et les femmes parlent. On ne peut pas écouter ces femmes sans en vouloir aux hommes. Sans en vouloir à leur religion. Et de penser à l’horreur ordinaire des filles qui, là-bas, sont lesbiennes…

A l’importance, aussi, de la culture et de l’éducation pour que la liberté grandisse. La beauté des paysages, la majesté des sites antiques, la richesse de la culture iranienne, je vais y venir. Mais tous ces souvenirs s’estompent, aujourd’hui encore, devant l’écrasement des femmes et leur désir immense que la barbarie recule un peu… Entre rage et désespérance.

Ces rencontres, seules, valent largement le voyage ! On est touché, mais on est heureux de l’échange. En quittant l’Iran, juste avant les élections de ce printemps, un combat faisait rage : le combat du Président iranien, avançant aussi intelligemment que possible contre la bêtise intégriste qui a fanatisé une partie de son peuple, contre l’héritier de Khomeyni, qui a fait passer une ultime (?) loi contre la liberté de la presse.

Les rassemblements du vendredi portent la marque de ce combat : toutes les grandes villes ont vu apparaître deux lieux de prière bien différents selon qu’on s’inscrit dans le courant fanatique ou réformateur. L’espoir est là : dans ces nouvelles mosquées plus politiques que religieuses…

Mais il y a bien sûr la beauté de l’Iran. L’Iran, en somme, ce sont quelques villes reliées par une unique route rectiligne et séparées par un désert montagneux. Que dire de ce désert ? Il invite à la contemplation. Il est à la fois beau et terriblement monotone. Spectaculaire (en couleurs, en formes, en odeurs) et, au trois millième kilomètre, finalement un peu routinier. Le désert fait penser à la mort, à la solitude et … à l’enfance. Mais Saint Exupéry a déjà raconté tout ça mieux que moi !

Et puis il y a le poids du passé. La richesse, immense, de la culture, des cultures iraniennes. Zarathoustra pose, il y a trois mille ans, des bases sérieuses à une religion monothéiste. Darius, Cyrus et les Perses ont longtemps menacé Athènes et les grecs. A visiter Persépolis, nous n’utilisons plus l’appellation « barbares » avec la même acception que les contemporains de Platon…

Mais il y a aussi la ville fantôme de Bam : toute une cité qui semble avoir été abandonnée d’un seul coup et conservée entièrement par le sable et le soleil… Il y a aussi ces caravansérails qui attendent des voyageurs fantômes au bord d’une route de la soie désertée. Il y a, enfin, Chiraz et ses roses, Ispahan et ses jardins. Toutes ces villes ont une douceur de vivre, un autre rapport au temps. Le poète y est chez lui. Le voyageur n’est pas encore un touriste. Vite ! Tout va changer…

On ne peut pas partir d’Iran sans emporter avec soi tous les sourires, tous les cris étouffés, toute l’attente de tant de femmes et d’hommes. Qu’en sera-t-il ? On repart aussi chargé de couleurs, de parfums, de musiques. Initié, en somme, pas la beauté des rencontres, par les paysages et par l’histoire. Le voyage est inoubliable.